Le manque de moyens entraîne les universités dans la tourmente

Une dizaine de facs accusent un déficit, dont quatre pour la deuxième fois

Confrontées à un afflux de 30 000 étudiants supplémentaires par an, les universités n’en ont pas fini avec les difficultés financières. Au total, neuf établissements ont accusé un déficit en  2015, selon le secrétariat d’Etat chargé de l’enseignement supérieur : Artois, Lyon-III – Jean-Moulin, Limoges, Orléans, Bretagne-Sud, et quatre pour la deuxième fois : Toulouse-III, Reims, Pau et Paris-Est – Marne-La-Vallée.

Sans compter celles qui pourraient basculer. Mercredi 19  octobre, près d’une centaine de personnels et d’étudiants de l’Université de Bourgogne se sont rassemblés en  » marche funèbre « , pour dénoncer  » l’enterrement des formations « . L’achèvement d’un mois de mobilisation tendue contre les économies programmées pour 2017, adoptées au même moment par le conseil d’administration de l’établissement, sous protection policière.

Depuis le passage à l’autonomie, les universités sont confrontées à une équation difficile à résoudre : une dotation stable attribuée par l’Etat et, dans le même temps, une augmentation continue de leurs charges. Celles-ci sont notamment plombées par la progression de la masse salariale du fait de l’ancienneté des personnels. C’est ce que l’on appelle le  » glissement vieillesse technicité « . Face à cette situation, les établissements coupent dans les budgets.

 » Nous ne cessons de faire des économies, dénonce Jean-Christophe Marcel, professeur de sociologie en Bourgogne, mobilisé dans le collectif Université debout. En ne remplaçant pas les départs de personnels, en remplissant les TD à ras bord… Mais nous arrivons au bout : l’offre de formation est désormais menacée. Des masters risquent de fermer, des licences n’auront plus le nombre d’heures minimum. Ce sont des diplômes au rabais que nous allons délivrer. «  Près de 25 000 heures d’enseignement ont été supprimées – sur 480 000 – ainsi qu’une quarantaine de postes gelés.

Alain Bonnin, son président, a fait adopter des orientations budgétaires pour 2017 en déséquilibre de 2,8  millions d’euros.  » Le budget devrait encore passer de justesse, en prélevant la somme manquante sur notre fonds de roulement, reconnaît le directeur de cabinet du président bourguignon, Sylvain Comparot. Mais cela ne peut plus tenir à long terme. Il faut repenser le modèle de financement de l’université. Nous accueillons 2 200 étudiants de plus qu’en  2012, sans moyens supplémentaires. « 

Au secrétariat d’Etat chargé de l’enseignement supérieur, on se veut rassurant :  » La situation des universités est plutôt saine « , assure-t-on au cabinet de Thierry Mandon. Le nombre d’universités en déficit est passé de 16 en  2012 à 9 en  2015. Même si, de même source, on n’exclut pas des  » difficultés locales, avec des tensions par rapport à l’augmentation du nombre d’étudiants ou des problèmes de gestion.Et, le déficit n’est pas le seul indicateur de la santé financière des établissements. Il faut regarder leurs fonds de roulement. Et globalement, ils sont au même niveau qu’en  2012 « . Par ailleurs, une bouffée d’air est promise pour 2017, avec 100  millions d’euros supplémentaires pour les universités.

Un discours qui se veut positif, mais qui reste peu audible chez les universitaires.  » Le problème est systémique, soutient Jean-Pierre Vinel, président de Toulouse-III – Paul-Sabatier. Si l’Etat n’investit pas plus, ces situations ne vont faire que se reproduire, avec une paupérisation de l’université. «  Dans son établissement, le plan de redressement a déjà commencé, et il est sévère : deux cents postes supprimés dans les trois ans pour économiser 16  millions d’euros. Le conseil d’administration l’a voté au rectorat, sous protection policière, fin septembre, pour échapper aux manifestants qui en avaient empêché la tenue, quelques semaines plus tôt. Mercredi 19  octobre, la faculté de sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS) a voté le prolongement de la grève pour s’opposer à ces décisions.

Politique  » insincère  » à Orléans

A Orléans, l’urgence se situe un cran au-dessus : le fonds de roulement de l’établissement est… inexistant. Et même fortement négatif, si l’on tient compte des dépenses réellement engagées, avec un trou de 7 à 15  millions d’euros selon les modes de calcul. Une situation qui rappelle celle de l’université Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, quelques années plus tôt : elle avait frôlé la cessation de paiement en décembre  2013, avant d’être renflouée par l’Etat.

 » Tous les indicateurs sont au rouge « , juge sévèrement une note de l’inspection générale, appelée à la rescousse par la nouvelle équipe présidentielle élue au printemps. Les 400 000  euros de déficit constatés lors de la clôture du dernier budget ne sont que la partie visible de plusieurs années de dégradations, masquées par des recettes exceptionnelles.

Le nouveau président de l’université d’Orléans, Ary Bruand, reconnaît un véritable problème de gestion de l’équipe précédente, qu’il a quittée en cours de route pour montrer son désaccord avec une politique  » insincère « .  » L’université a vécu au-dessus de ses moyens, en considérant que l’Etat allait in fine abonder, déplore-t-il. C’est irresponsable. L’Etat a aussi sa part de responsabilité, il a laissé l’université s’enfoncer. « 

Un budget rectificatif a été voté le 14  octobre, avec une quinzaine de postes gelés immédiatement, ainsi qu’une coupe de 8  % sur l’ensemble des composantes, pour économiser 1,3  million d’euros. L’inspection préconise un effort de 5,6  millions par an !  » Nous ne sommes pas en situation de cessation de paiement, rassure Ary Bruand. Mais si nous ne changeons pas de trajectoire, nous serons dans l’impasse dans deux ans. « 

A la Conférence des présidents d’université, Jean-Loup Salzmann, le président, rappelle qu’il  » est très difficile de gérer une université en période de restriction budgétaire « .  » Il y en a qui ont pu se laisser prendre dans la spirale des baisses de crédits, et n’ont pas réagi à temps « , constate-t-il. Les présidents d’université préfèrent néanmoins faire eux-mêmes ces plans d’économies contestés plutôt que de passer sous tutelle.

Camille Stromboni

Le Monde 21.10.2016

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